Erwan Ar Gall (Fr)

Location
Plouzané
BRETAGNE
First meeting
2012, October 26th
Last update
December 2016
Keywords
biomolecules, phlorotannins, antioxydatives activities, sunscreen activities, protoplast, environmental monitoring

“Il y a un réservoir de biomolécules actives très important au niveau des macroalgues marines et en particulier celles de l’estran. Nous avons un grand retard par rapport aux végétaux supérieurs ce qui veut dire aussi qu’il y a beaucoup de choses que nous allons découvrir dans les années qui viennent.“

Erwan Ar Gall est enseignant-chercheur à l’Université de Bretagne Occidentale de Brest. Les algues ont toujours fait partie de son environnement et, au cours de sa carrière de chercheur, Erwan les a explorées sous de nombreux angles. Parmi ses thématiques de recherche : recherche de biomolécules actives aux propriétés anti-oxydantes, anti-radicalaires ou photoprotectrices, étude des peuplements d’algues et suivi de la qualité des eaux côtières. Entre toutes ses activités de recherche et d’enseignements, Erwan avait également pris le temps d’accompagner le lancement de la Route des Algonautes ! Découvrez ci-dessous son histoire et ses actualités de recherche.

Présentation

Je m’appelle Erwan Ar Gall, je suis maître de conférences à l’Université de Bretagne Occidentale et je travaille à l’Institut Universitaire Européen de la Mer (IUEM) localisé près de Brest. Mon travail porte sur les algues et plus particulièrement sur les macroalgues.

Pourquoi les algues ?

Alors comment j’en suis arrivé là ? C’est une histoire assez ancienne… Je suis originaire du pays de Léon, dans le Nord Finistère, d’une commune qui s’appelle Kleder (Cléder) et qui est en bord de mer. Enfant j’ai souvent vu mon père aller chercher des algues sur la grève, du goémon comme on disait, pour l’étendre sur le jardin et servir d’engrais. Ca a déjà été une imprégnation. En plus, mon père était dans la Marine, comme beaucoup de gens dans le coin et on habitait près de la mer. Il y avait à la fois la mer et ce contact avec les algues qui étaient très visibles sur les grèves où on allait.

J’ai fait des études en m’orientant vers la biologie. Très rapidement, vers la fin de la première année, on nous a proposé un petit stage d’été volontaire sur les algues, dans la presqu’île de Crozon. Ca m’a intéressé et ensuite j’ai essayé de faire tous les enseignements possibles qui m’amenaient justement vers les algues.

Et puis, à part cette proximité que j’ai avec les algues, ce sont des organismes que je trouve souvent très harmonieux que ce soit des algues microscopiques, comme les diatomées ou certaines algues d’eaux douces, et les grandes algues aussi, parce qu’elles m’attirent par leur diversité et leur beauté.

Parcours

  • DEA d’algologie

Au cours de mon cursus universitaire, j’ai fait une maitrise d’océanographie mention biologie. J’ai des notions sur la biologie marine en général mais je me suis focalisé assez tôt sur les algues. J’ai fait un DEA - Diplôme d’Etudes Approfondies, équivalent du Master 2 aujourd’hui - qui s’appelait DEA d’algologie et qui était consacré exclusivement aux algues, aussi bien les microalgues que les macroalgues. C’était un DEA de l’Université Paris VI. J’ai passé 4-5 mois sur Paris et j’ai eu l’occasion de faire un mois de stage de formation à la station biologique de Roscoff. C’était très intéressant et assez fourni comme travail, et cela m’a permis d’acquérir une spécialisation très poussée sur les algues. Nous étions une promotion de 5 à l’époque et l’année suivante ce DEA avait disparu, fusionné avec d’autres DEA. J’ai fait mon stage de DEA au CEVA à Pleubian (Côtes d’Armor), le Centre d’Etudes et de Valorisation des Algues. Je travaillais avec mon responsable, Jean-Yves Floc’h, qui hélas est disparu aujourd’hui. Et ensuite, j’ai été contraint de faire mon service militaire, qui m’a bloqué en fait pendant presque deux années.

  • Doctorat

J’ai contacté Bernard Kloareg, que j’avais déjà rencontré à l’époque et qui était aux Etats-Unis à ce moment là. Il m’a dit que ça l’intéressait de me prendre en thèse et j’ai finalement continué mes études en doctorat à la station biologique de Roscoff. C’était la fin des années 80, et à l’époque nous y étions très peu nombreux comme étudiants ! Ca a bien changé depuis.

  • Post-doctorat

Après ma thèse je suis parti assez rapidement faire un post-doctorat à Taïwan. A l’époque, en sciences, c’était quand même assez original. Peu de gens allaient sur Taiwan, peu d’européens en tout cas et encore moins pour faire un post-doctorat scientifique sur les algues ! J’ai passé plus de 6 mois à Taipei, et ça a été une expérience intéressante pour différents aspects… pas seulement au niveau du travail, mais aussi des relations, de la culture et de la cuisine… C’était assez particulier quand même il faut bien le dire. Ca m’a permis d’apprendre un peu le chinois.

  • CDD, ATER et poste de maître de conférences

Quand je suis revenu, j’ai été en CDD pendant pas mal d’années à la station biologique de Roscoff avec une petite interruption : j’ai fait une année d’ATER - Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche - à l’université de Lille. J’ai travaillé essentiellement à la station biologique de Roscoff jusqu’en 1997-1998 où j’ai postulé sur un demi-poste d’ATER à Brest. Je retrouvais Jean-Yves Floc’h, Eric Deslandes, Marcel Diouris et d’autres. Et à la suite de ce demi-poste d’ATER qui a duré une année, j’ai pu postuler sur un poste de maître de conférences et j’ai été retenu. Je suis depuis enseignant-chercheur à l’Université de Bretagne Occidentale.

Thématiques de recherche, retour chronologique

En ce qui concerne mes activités de recherche, j’ai commencé il y a pas mal d’années, depuis 1986, si on compte la thèse.

  • Production et régénération de protoplastes (kézaco ?)

Mon travail de thèse portait sur quelque chose d’un peu particulier, qui était assez à la mode à l’époque : la production et la régénération de protoplastes d’algues. Les protoplastes sont des cellules isolées de végétaux auxquelles on a enlevé la paroi cellulaire1 : c’est assez amusant car une fois isolés dans un milieu approprié (car sinon ça explose), ça donne des sortes de sphères. A l’intérieur on voit le ou les chloroplaste(s) qu’on peut faire fluorescer. C’est assez joli et, quand l’isolement des protoplastes marche massivement, c’est impressionnant ! Ca a fonctionné grace à des cultures de bactéries que j’ai faites pour produire des enzymes capables de digérer les parois. Par contre, la régénérescence de ces cellules a moins bien marché… C’est un peu plus compliqué. Ca m’a amené au cours de ma thèse à réorienter mon sujet et faire un travail de quantification du génome nucléaire, c’est la quantité d’ADN présent dans le noyau, chez différentes espèces d’algues. J’avais commencé avec une algue rouge qui s’appelle Chondrus crispus, récoltée en Bretagne sous le nom de pioka ou piko. J’ai ensuite travaillé sur d’autres espèces d’algues rouges, brunes, et vertes. Avec à des collègues très compétents dans le domaine, nous avons travaillé avec une méthode qui s’appelle la cytométrie de flux : cela permet d’analyser des particules - par exemple des cellules ou des noyaux qui passent dans le système - et d’analyser la fluorescence émise par ces particules, ainsi que de mesurer leur taille ou leur nombre dans certaines conditions. En isolant les noyaux à partir de protoplastes, nous avons donc pu quantifier le génome de plusieurs espèces d’algues. J’ai continué ce travail quand je suis allé à Taiwan : j’ai fait des protoplastes d’une espèce d’algue rouge très utilisée dans l’alimentation qui s’appelle Porphyra (le nori) et j’ai pu commencer à faire régénérer ces protoplastes.

  • Génétique des algues

De retour à Roscoff pendant plusieurs années, j’ai travaillé avec des collègues sur la génétique des Laminariales. Je m’occupais de quantification de l’ADN dans des souches sélectionnées de différentes espèces de laminaires2. J’ai beaucoup travaillé avec Aldo Asensi, un collègue d’origine argentine avec qui nous avons formé une équipe dans le laboratoire de Bernard Kloareg. Nous avons fait des cultures de thalles et de tissus et nous avons pu ainsi mettre en évidence que l’on pouvait sélectionner chez les laminaires des souches qui avaient un nombre de chromosomes inhabituel - on ne peut pas trop entrer dans le détail bien entendu - mais c’était intéressant. Ca n’a pas vraiment abouti au niveau pratique parce qu’on n’a pas pu faire de la culture à grande échelle de ces souches sélectionnées mais, au niveau fondamental, ça a été une expérience intéressante qui a duré plusieurs années.

  • Composés phénoliques des algues

En arrivant à Brest, j’ai développé une thématique de recherche sur les composés phénoliques des algues, des algues brunes en particulier, que je poursuis avec d’autres collègues, ici à Brest ou à Roscoff. Chez les algues brunes, ces molécules s’appellent les phlorotannins : ce sont des tannins, mais différents de ceux qu’on retrouve dans le vin ou dans les écorces des arbres. Ces molécules ont des propriétés intéressantes dont une activité anti-brouteurs : ça repousse les brouteurs qui viennent manger les algues. Elles ont aussi des propriétés anti-oxydantes, anti-radicalaires, un petit peu comme les tannins du thé vert. Le but est de comprendre comment ces molécules sont produites dans les algues brunes, s’accumulent, quelles sont les conditions qui entraînent des changements de concentrations, etc.

  • Photoprotection

On essaie aussi d’étudier les propriétés photo-protectrices de ces substances. Avec les marées, certaines algues brunes sont hors de l’eau pendant de longues heures, soumises aux radiations solaires et notamment aux radiations UV. Ces phlorotannins peuvent permettre de les protéger en absorbant les UV. La photoprotection fait partie maintenant de mes thématiques de recherche : ça a été notamment l’objet de la thèse de Mélanie Hupel, qui a porté sur une algue brune qui s’appelle Pelvetia, qui vit tout en haut de l’estran, et sur une espèce de salicorne qui est au contraire une plante à fleurs et qui vit sur les vases salées.

  • Environnement : Etude des peuplements d’algues et du benthos

La première thèse que j’ai encadrée était la thèse de Solène Connan sur les composés phénoliques, mais qui comportait également une partie plus environnementale avec l’étude des peuplements de macroalgues sur différents sites de la pointe de Bretagne. A partir de là, j’ai développé certaines compétences de terrain. Peu de temps après, en 2002-2003, suite à la marée noire de l’Erika, des collègues d’IFREMER Brest et du LEMAR ont proposé d’étudier le benthos marin à l’échelle de la Bretagne. Le benthos, ce sont tous les organismes qui vivent sur le fond ou à proximité du fond dans les milieux aquatiques que ce soit des milieux d’eau douce ou des milieux marins. J’interviens personnellement sur les macroalgues benthiques intertidales, c’est à dire les grandes algues qui vivent fixées sur la roche, sur l’estran. Ainsi s’est développée une activité liée à l’environnement, qui complète mon activité sur les composés bioactifs. Je suis rentré dans le réseau benthique qui s’est développé en Bretagne, le REBENT : il associe des scientifiques de Concarneau, de Brest - IFREMER et Université -, de Roscoff, de Dinard, du CEVA, etc., donc des intervenants d’un petit peu partout. Ce réseau a pour but d’établir un état des lieux et de suivre les évolutions touchant les organismes benthiques dans leur environnement : il s’agit d’étudier les regroupements de ces organismes, ce qu’on appelle pour un même groupe, les peuplements ou communautés et pour un ensemble d’organismes (algues, animaux, bactéries…) qui vivent ensemble, les biocénoses. Nous effectuons des suivis depuis 2004, avec Solène au début puis avec Michel Le Duff, un collègue qui travaillait au départ sur les animaux. Sur le terrain, il s’agit de faire de reconnaitre les espèces, d’en mesurer le recouvrement et d’essayer de définir des éléments de qualité afin d’évaluer dans quel état sont les communautés de macroalgues sur l’estran.

ACTUALITE ! En 2014, nous avons publié un indice de développement et de structuration de ces communautés issus de ces travaux, indice que nous utilisons aujourd’hui pour analyser nos données.

  • Environnement : Mesure de la qualité des eaux

Vers 2007, ces approches environnementales ont trouvé écho auprès de gens qui s’occupent de l’application de la Directive Cadre Eau. C’est une directive européenne pour l’évaluation de la qualité des masses d’eaux : il s’agit de voir quelles sont les zones polluées et impactées par les activités humaines. La DCE s’intéresse principalement aux masses d’eaux terrestres (rivières, fleuves, réserves d’eau douce, etc.) mais également aux masses d’eaux côtières et aux estuaires (zones à salinité variable qu’on appelle des masses d’eaux de transition). On nous a demandé d’élaborer des protocoles pour pouvoir utiliser les macroalgues intertidales comme bio-indicateurs de la qualité des masses d’eau. Contrairement au réseau benthique, il ne s’agit donc pas d’étudier les macroalgues de l’estran pour elles-mêmes, mais d’utiliser ces algues comme éléments de qualité (comme on peut utiliser le dosage des éléments chimiques dans l’eau ou bien l’abondance et la diversité du phytoplancton, etc.).

terrain

Travail de terrain sur l’estran (credits: Josiane Provencher)

Notre travail se fait site par site pour identifier les espèces présentes, caractéristiques et opportunistes, et donc potentiellement proliférantes, afin d’estimer la qualité des masses d’eaux à partir des algues. Cela s’articule avec tous les autres éléments de qualité. Ca a commencé en 2007 et nous menons les échantillonnages en même temps que ceux du REBENT. Nous avons une douzaine de sites en Bretagne avec un suivi tous les 3 ans, donc 4 sites par an, et 2 saisons par an. Nous avons également des sites que nous suivons depuis plus récemment, avec un rythme de 6 ans. Nous avons élaboré un protocole qui est utilisé sur toute la façade Manche Atlantique par d’autres collègues. Nous avons inter-calibré le protocole CCO (Cover Caracteristic Opportunistic) avec des collègues européens pour que ce soit accepté et reconnu au niveau de la communauté européenne. C’est un travail qui est intéressant par bien des aspects, il y a le côté terrain et il y a le coté traitement. Cela n’apporte pas forcément de grandes satisfactions scientifiques parce qu’il s’agit davantage de satisfaire aux exigences de la Directive.

ACTU! Nous avons toutefois pu publier sur l’indice CCO en 2015 et nous souhaitons publier sur l’indice ABER pour les MET (Masses d’Eau de Transition).

A propos du potentiel des algues

  • Biomolécules actives

Je pense qu’il y a chez les algues en général, un grand potentiel au niveau de ce qu’on appelle les biomolécules - les molécules tirées du vivant - et aussi de leurs activités. Les algues sont des organismes essentiellement aquatiques. Les grandes algues ou macroalgues, mais aussi certaines microalgues, vivent sur l’estran dans des zones à l’interface entre l’air et l’eau et entre la terre et la mer. Pour des organismes supposés aquatiques à l’origine, ces milieux de vie ou biotopes peuvent donc paraître extrêmes : dessiccation, variabilité de la température, de la salinité, de l’intensité et de la qualité de la lumière, alternance vent / hydrodynamisme, etc. Les algues sont émergées pendant plusieurs heures à chaque cycle de marée et doivent s’adapter à ces conditions de vie particulières. Il y a ainsi de fortes chances de trouver dans ces organismes beaucoup de dispositifs biochimiques, physiologiques, génétiques qui peuvent être originaux et intéressants pour développer des activités pour des applications au niveau humain. Je crois qu’il y a tout un réservoir d’activités potentielles, qu’il faut rechercher, étudier et éventuellement valoriser.

  • Accessibilité

L’accès aux algues marines n’est a priori pas aussi facile que pour les organismes terrestres : il n’y en pas partout dans le monde, il faut récolter en fonction des marées ou en plongée. Je pense qu’on a beaucoup de retard : il y a bien moins de spécialistes qui travaillent sur les algues qu’il y en a qui travaillent sur les végétaux supérieurs. Pour diverses raisons objectives, dont l’accessibilité, même s’il y a de la récolte et de la culture d’algues, ça reste très mineur au niveau mondial par rapport à la culture des végétaux terrestres, et donc ça veut dire aussi que l’effort de recherche sur les algues est beaucoup plus faible qu’il ne l’est sur les végétaux terrestres. Donc, au niveau de la recherche, il y a aussi un assez grand retard sur tout ce qui porte sur les algues. Dans ma carrière, j’ai travaillé sur l’isolement de protoplastes de macroalgues : le premier isolement de protoplastes à l’aide d’enzymes chez les végétaux supérieurs date de 1960, alors que chez des macroalgues ce fut en 1979, presque 20 ans plus tard. Et tout est un peu comme ça, voire parfois avec un retard plus important. Il y a donc vraiment un réservoir d’activités très important, surtout au niveau des macroalgues marines et en particulier dans celles de l’estran, mais pas exclusivement. Si nous avons un grand retard, cela veut dire aussi qu’il y a beaucoup de choses que nous allons découvrir dans les années qui viennent. Nous travaillons ici sur la valorisation de ces activités et il y en a certaines qui commencent à être concrètement utilisées au niveau de l’industrie, de la médecine, de la cosmétologie, etc.

Quand l’image de l’algue est négative…

On entend souvent que les algues, ce sont des choses glissantes sur la grève, ou que finalement c’est pas très joli, etc. C’est sûr que quand on n’a pas l’habitude de se promener sur les grèves et que l’on ne fait pas très attention, ça peut être un peu glissant quand la mer s’est retirée… De toute façon, il faut être prudent sur l’estran, en particulier sur la roche ! Je pense quand même qu’il faut que les gens prennent l’habitude de se pencher un petit peu et de regarder de plus près les organismes qui vivent sur l’estran. C’est vrai pour les algues et pour beaucoup d’animaux qui ne sont pas de très grande taille. Il faut avoir un petit peu de curiosité.

Aujourd’hui, les gens sont parfois méfiants vis-à-vis des algues parce qu’ils entendent parler d’algues toxiques ou de marées vertes. Quand ils meurent, tous les organismes finissent par pourrir, et c’est aussi le cas des algues. Une odeur d’algue pourrie, ça peut être très fort, c’est vrai, surtout pour les algues vertes. Mais, finalement, ce n’est pas très différent d’un tas d’oeufs en train de pourrir ou d’un champ recouvert par du lisier. Malheureusement, actuellement, on entend beaucoup parler de marées vertes sans trop savoir de quoi il s’agit, et on pense qu’il s’agit d’algues toxiques. Or, les macroalgues vertes qui poussent en Bretagne ne sont pas toxiques. Simplement, le pourrissement entraine un dégagement de gaz qui peut effectivement poser des problèmes.

Je leur dirais aussi de regarder d’aller voir un petit peu toute la diversité du monde des algues, puisque c’est finalement très accessible aujourd’hui sur Internet. On peut trouver des tas de photos d’algues microscopiques ou de grandes algues : là ils verront qu’effectivement c’est un monde très diversifié, avec beaucoup de formes qui sont très belles. Aussi bien les macroalgues rouges en lames aplaties ou en filaments que de grandes algues brunes comme Macrocystis, qui poussent en Californie ou à Kerguelen et qui flottent dans la masse d’eau sur 30 à 60 m. Celui qui a pu voir en plongée le jeu de la lumière dans les forêts de laminaires, sait que c’est un spectacle magnifique. Les petites algues fines rouges, découpées en forme de plumes, de languettes, de ramifications ailées, de feuilles ont des morphologies très variées. C’est aussi un monde de couleurs absolument extraordinaire allant du rouge vif au rose pâle, en passant par le mauve et le brun, avec parfois des iridescences vertes ou bleues.

Le métier d’enseignant-chercheur

terrain M2

Sortie terrain avec les étudiants de Master 2 (credits: Josiane Provencher)

  • Enseigner

Dans enseignant-chercheur, il y a enseignant bien sûr et puis il y a chercheur. Mon enseignement porte surtout sur la biologie, l’écologie des végétaux et notamment des algues, et sur l’écologie chimique**. C’est une activité qui m’apporte un certain nombre de satisfactions. C’est aussi une activité dont il faut tenir compte quand on veut développer une partie recherche parce que ça prend pas mal de temps.

  • Collaborer

La recherche nécessite beaucoup d’échanges. On peut se regrouper avec des chercheurs qui sont présents à proximité pour utiliser un certain nombre de systèmes parfois coûteux, comme c’est le cas pour la recherche sur les molécules bioactives. Les relations et les collaborations peuvent aussi se faire à plus grande échelle, au niveau régional, pour nous la Bretagne par exemple, ou au delà dans tout l’Hexagone. Très vite, à notre époque, nous sommes obligés d’aller vers une dimension européenne : il y a beaucoup d’orientations qui sont données au niveau de la Communauté Européenne, avec des aides financières potentielles. Et puis, il y a l’aspect international / mondial, parce qu’une vraie reconnaissance scientifique ne se fait vraiment qu’à ce niveau.

international cooperation

Visite d’Adibi Rahiman (Malaisie) au LEMAR, avril 2012

Les collaborations permettent d’échanger sur les concepts. On est obligés de discuter un petit peu pour voir si tout le monde a la même façon de voir les choses, si ce qu’on raconte, ce qu’on veut faire est réaliste d’une part, parce qu’il y a la réalité du terrain et la complexité des organismes qu’on utilise, et d’autre part, on doit s’assurer que l’on se situe dans une approche reconnue par la communauté scientifique. A dire vrai, c’est souvent plus difficile d’avoir des démarches totalement originales, que d’être un peu dans le flux avec des modes qui se développement inévitablement au niveau scientifique comme dans d’autres activités humaines. Il y a des modes pour la génétique moléculaire, des modes pour la gestion du littoral, etc. Il y a des modes qui ne sont pas forcément mauvaises en elles-mêmes, mais il faut savoir s’y référer si on veut pouvoir être reconnu scientifiquement et avoir de l’argent, parce que sans argent il n’y a pas de recherche. Mais on peut parfois avoir une idée plus originale pour aller vers de nouvelles directions. Cela reste souvent un peu plus difficile !

  • Publier et communiquer

Au niveau de la recherche, il faut publier. Il faut participer également à des congrès internationaux pour pouvoir affirmer notre présence dans un domaine donné et être reconnus par nos pairs, et donc prouver que ce que l’on fait a une certaine valeur. Les publications, les congrès nationaux et surtout internationaux sont donc essentiels pour faire connaître et reconnaître les travaux scientifiques. Les collaborations au niveau international se font souvent aussi à la suite de rencontres lors de congrès : on y voit des gens du monde entier, on commence à discuter, ça peut être très sérieux, ça peut être aussi très convivial, autour d’un verre le soir, et c‘est souvent comme ça que se lie des relations professionnelles (et aussi des amitiés). C’est un aspect que beaucoup ne prennent pas en considération, mais qui est très important.

Cela nécessite d’utiliser un langage qui puisse être compris à peu près partout dans le monde : actuellement c’est l’anglais. L’emploi de l’anglais est important quand on veut échanger avec les gens directement ou par mail, mais aussi pour les publications internationales. Les revues scientifiques en anglais sont pratiquement les seules qui sont reconnues au niveau international.

  • Trouver de l’argent

Pour publier et valoriser la recherche, il faut rentrer dans le cadre de projet, projets reconnus et financés autant que possible. Car il faut bien sûr de l’argent pour fonctionner, pour acheter du matériel, pour les échanges d’étudiants ou de chercheurs, pour payer les stagiaires, etc. Donc, il faut faire des demandes de financements. Si on n’a pas d’argent, on peut avoir des relations avec les collègues, mais ça reste au niveau épistolaire.

Pour un développement plus durable, les scientifiques devraient ils s’engager davantage en politique ?

On pourrait croire que les scientifiques, de par leur appréhension plus précise des choses, pourraient avoir plus de capacité à intervenir dans une réflexion portant sur les moyens permettant d’avoir un monde plus équilibré, pour avoir un mode de développement (si tenté qu’on ait réellement besoin d’une croissance perpétuelle) plus durable.

Je considère que les scientifiques ne sont pas forcément mieux placés que d’autres pour faire face aux problèmes actuels de la planète. J’ai ainsi des amis paysans ou artisans, qui réfléchissent à ces questions et essaient d’agir dans leur domaine. Parce que le fait d’avoir un certain savoir dans un domaine a priori plus intellectuel ne me donne en réalité pas plus de capacités ni de droits que d’autres personnes qui sont davantage dans une activité manuelle ou productive. C’est déjà un premier point qui me parait important à préciser, car certains pensent effectivement qu’il y a d’un côté les petites mains et de l’autre côté les intellectuels dont feraient partie les scientifiques. Ce n’est pas ma vision des choses.

Comme beaucoup en cette époque de mondialisation, et peut-être plus que d’autres par la nature de son activité, le scientifique est amené à se positionner à un niveau planétaire. Il est par ailleurs confronté à divers aspects dans son métier : il peut être enseignant, encadrant de jeunes étudiant(e)s, il a souvent besoin d’aller chercher de l’argent, il embauche parfois du personnel, etc. Il peut avoir ainsi une vision assez diversifiée des choses. Normalement, il a aussi la faculté de prêter attention aux phénomènes, puisqu’il est obligé de se concentrer sur des points parfois extrêmement précis. Il a au moins autant la capacité que d’autres à intervenir et autant le devoir que d’autres à intervenir dans la vie publique, la politique au sens large, puisque finalement c’est tout ce qui nous permet de vivre ensemble à tous les niveaux. Pour moi, la politique commence à un niveau personnel, puis au niveau local et régional, encore faut-il s’entendre sur ces termes, au niveau « national », mais là aussi cette notion n’a pas le même sens pour tout le monde, enfin au niveau de la planète. Mais la Politique doit commencer vraiment à la base.

Or, il y a trop peu de gens qui sont impliqués dans la vie publique, dans la vie des communes, dans la vie des différentes communautés, collectivités locales et moins locales. Je pense que le scientifique, comme tout citoyen d’une part, et peut-être aussi dans certains secteurs plus que d’autres, pourrait intervenir davantage, devrait peut-être s’impliquer davantage. Mais souvent le scientifique est déjà multitâche, et il est un peu submergé, ou se laisse submerger, par les taches professionnelles qui sont les siennes. Quand il s’agit de domaines plus spécifiques comme l’environnement, on pourrait penser que des biologistes ont plus de recul : honnêtement je pense que globalement non, parce que dans les biologistes, comme pour toute autre catégorie de personnes, il y a vraiment de tout et toutes sortes de philosophie. Par contre, le devoir, de participer à la vie de la collectivité est certainement aussi essentiel pour un scientifique que pour quelqu’un d’autre.

Quel regard sur le monde de demain ?

Dans ce monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, nombreux sont ceux qui ont l’impression que nous arrivons à un terme. C’est aussi mon sentiment. En donner une définition précise serait sans doute un peu délicat parce qu’il y a de nombreux aspects à prendre en considération, mais on sent bien que les choses ne peuvent pas continuer comme elles sont. On nous parle effectivement de réchauffement climatique, de problèmes de pollution, de destruction de la biodiversité etc. Je dirais que le premier problème, c’est la surpopulation mondiale. Il y a en théorie encore beaucoup de place sur la planète, mais ce qui m’inquiète c’est que beaucoup d’humains n’ont déjà pas accès à la nature ni à l’espace. Serait-ce suffisant d’avoir à manger, à boire et quelques distractions pour que les humains puissent vivre pleinement ? Or, je pense personnellement que l’Humain ne peut pas être durablement séparé de la Nature. Nous sommes issus de la Nature. Pour moi, c’est un domaine philosophique vraiment important. Je ne pense pas qu’on puisse faire sans la Nature, que beaucoup considèrent comme l’extérieure aux sociétés humaines. Je ne crois pas à l’opposition entre Nature et Culture. Il est important d’avoir une certaine diversité préservée – encore une notion sujette à interprétation - dans la nature : au travers des espèces, des écosystèmes, des paysages aussi, qui sont par ailleurs souvent très influencés par l’Homme. Et je ne pense pas que l’on puisse séparer la perte de diversité naturelle de la perte de diversité culturelle. Ainsi, la destruction des langues et cultures minorisées est très importante et très rapide partout dans le monde, suivant des causes et des processus qui sont liés. Il y a aujourd’hui, selon l’UNESCO, quelques 6000 langues et idiomes à peu près identifiés dans le monde, et 4000 qui sont officiellement en danger3. Je crois qu’il faut donc avoir une reflexion globale sur l’avenir de l’Humanité.

On peut espérer qu’il existe des messages philosophiques assez élevés pour tenter d’amener l’Humanité vers plus de clairvoyance, sachant bien entendu que nous sommes tous plus ou moins soumis à nos instincts et à nos besoins matériels ou autres, aux contraintes qui nous conditionnent, et donc bien sûr c’est pas facile. Je crois que pour voir les tendances observées dans le monde se modifier significativement, nous devrons passer par des phases de bouleversement qui auront des conséquences sans doute très graves pour l’ensemble de l’Humanité. Mais personnellement, j’ai confiance : je pense que nous avons en nous la capacité de dépasser ces problèmes visibles, et ceux qui le sont moins. Car la mondialisation forcée et la généralisation abusive de la communication, qui n’est pas forcément l’information, peuvent aboutir aussi à l’ignorance. Fondamentalement, il y aura un nouveau départ pour l’Humanité, un « New Deal », et certainement dans le respect de la Nature dont nous faisons partie.

Quoi de neuf ? Actualités 2016

Quelles sont tes thématiques de recherche actuelles ?

Pour l’instant elles n’ont pas changé fondamentalement. Je suis en train de travailler sur l’élaboration d’une démarche efficace sur les effets de l’hydrodynamisme sur les communautés de macroalgues et les biocénoses associées.

As tu observé une évolution des comportements vis à vis de l’algue ?

On est en train de digérer doucement les effets négatifs « microalgues toxiques » et « marées vertes ».

A ton avis, quelle sera la place des algues dans notre société dans 5 ans ?

Si tu parles de la société bretonne, je pense qu’elle sera aussi importante que celle qu’elle a aujourd’hui, mais pas plus. Avec des expériences plus ou moins avortées, comme la culture de macroalgues (projets Chaco, Algolesko, Breizh’Alg), mais une meilleure organisation de la récolte des algues de rives et de fond (groupes de travail) et des entreprises qui bougent (projet Idéalg, reprise de l’usine de Lannilis)…

Il y a 4 ans, nous avions évoqué le lien entre biodiversité et diversité linguistique. Tu es engagé pour la défense de la langue bretonne. Quelle évolution à ce niveau depuis notre dernière rencontre ?

Je suis brittophone (je préfère ce terme à bretonnant). Il faut me considérer comme un militant breton, au sens militant défendant la cause de la langue bretonne (plus le gallo), de la culture bretonne, de l’unité de la Bretagne (y compris administrative) pour plus de démocratie (liberté donc responsabilité) et de respect de l’Humanité (« e pluribus unum » : uns dans la pluralité, devise des Etats–Unis d’Amérique, qui va bien au-delà d’une conjecture nationale, comme le « Liberté, Egalité, Fraternité », d’ailleurs). Rien de bien neuf pour la démocratisation de la République une et indivisible (que l’on doit considérer comme « ethnocidaire »), avec au contraire une remontée du chauvinisme le plus affligeant et un centralisme destructeur, y compris par les médias. Mais nous ne baisserons jamais les bras, car nous ne le pouvons pas. Comme le disait Sokrates : « gnôthi seauton » : connais-toi toi-même…

En savoir plus

Notes

  1. Comme toutes les cellules végétales, les cellules des algues ont une paroi qui double la membrane cellulaire (les cellules animales n’ont pas de paroi). Principalement composée de cellulose chez les végétaux terrestres, la paroi des algues est constituée de polysaccharides originaux qui leur confère notamment leur flexibilité. Ces polysaccharides sont selon le type d’algues des carraghénanes, des agars, ou des alginates dont l’exploitation économique est importante à travers le monde. 

  2. Les laminaires sont de grandes algues brunes des milieux tempérés et froids. Elles jouent un rôle écologique majeur pour la structuration des habitats. Elles sont exploitées économiquement pour l’extraction des alginates. 

  3. Selon l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture), les langues appartiennent au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Plus d’informations sur les liens existant entre diversité linguistique et biodiversité: Site de l’UNESCO, article de la BBC et publication scientifique