Eric Deslandes (Fr)

Location
Plouzané
FRANCE
First meeting
2013, July 29th
Last update
Keywords
seaweed, algal cell wall, carrageenans, Solieria, bioactive compounds

Au cours des dernières années, nous avons développé un partenariat avec l'IRTMS et la Fédération Leucémie Espoir en collaboration avec le Professeur Christian Berthou au CHU de Brest. Nous avons travaillé sur des molécules dérivées d'algues rouges qui pourraient être ajoutées aux principes actifs des médicaments pour permettre une meilleure tolérance pour le traitement des leucémies. Ce travail est encore en cours mais il semble très prometteur pour le traitement des leucémies lymphoïdes chroniques.

Rendez-vous à la Pointe du Conquet pour un moment de discussion avec mon directeur de thèse ! Cela commence à remonter à quelques années… Dans cet entretien, Eric Deslandes revient notamment sur le développement de la recherche sur les algues à l’Université de Bretagne Occidentale (UBO) de Brest.

Eric Deslandes

Eric Deslandes, France

De la pharmacie à la phycologie

- Thèse d’exercise en pharmacie

Je suis née en Normandie, dans un petit village, un petit port qui s’appelle Courseulles-sur-Mer, où j’ai vécu et quitté pour faire mes études à Caen. Je me suis intéressé aux algues marines à travers une thèse d’exercice en pharmacie qui m’avait été proposée par Mme Paulette Gayral, professeur éminente à l’université de Caen. A l’époque, je devais faire ce qu’on appelle un doctorat d’exercice et Pr. Paulette Gayral m’avait confié un travail sur les propriétés et la valorisation des alginates de laminaires qui sont des algues brunes.

- Doctorat d’océanologie biologique

Après avoir validé mon doctorat de pharmacie, je suis parti à Brest pour faire mon service militaire et, très bizarrement, je me suis inscrit en même temps à un DEA de chimie à l’université de Brest. De fil en aiguille, j’ai rempilé ensuite sur un doctorat d’océanographie biologique. Dans le cadre de ma thèse à l’Université de Brest, je me suis intéressé à plusieurs algues des côtes de Bretagne qui contenaient des dérivés des carraghénanes. J’ai beaucoup travaillé en particulier sur une algue rouge présente sur nos côtes, qu’on appelle en Bretagne bezhin ru : il s’agit de l’algue rouge Solieria chordalis.

- Recherche à l’Université de Brest

J’ai validé ma thèse en 1987 et à l’époque, je n’ai pas retrouvé de travail. Je suis parti dans un autre monde qui était celui de la pharmacie, pendant quelques années. Je suis revenu en 1990 à l’Université de Bretagne Occidentale en tant que maître de conférences, pour enseigner la biologie et la physiologie végétale, et aussi travailler en recherche dans la science des algues qu’on appelle la phycologie.

- L’International Seaweed Symposium, Brest 1992

A cette époque j’ai bien entendu rencontré Jean-Yves Floc’h qui organisait à l’époque un grand colloque sur les algues qu’on appelle l’International Seaweed Symposium (ISS) en 1992. Jean-Yves Floc’h en était le président, Marcel Diouris, un de mes collègues, était le secrétaire et moi le trésorier. A 3, on a participé à l’organisation de ce congrès qui était un très gros colloque à l’époque puisque c’était un évènement qui avait lieu tous les 3 ans et qui réunissait à peu près un demi-millier de spécialistes des algues et de leur valorisation.

- Création du LEBAM

En 1993, suite à la tenue de l’ISS à Brest, nous avons créé avec Jean-Yves Floc’h et Marcel Diouris notre petit laboratoire, qui s’appelait le LEBAM, Laboratoire d’Ecophysiologie et Biochimie des Algues Marines. Voilà un petit peu le début de l’aventure à Brest sur les algues !

- Le LEBHAM à l’IUEM

En 1997, le laboratoire a rejoint l’Institut Universitaire Européen de la Mer (IUEM) qui a été créé par Paul Treguer. Celui-ci est situé à la Technopôle Brest-Iroise à Plouzané est est devenu la composante Mer de l’Université de Brest. L’institut s’est largement développé, nous sommes à peu près 600 personnes aujourd’hui. Le LEBAM est devenu LEBHAM, Laboratoire d’Ecophysiologie et de Biochimie des Halophytes et des Algues Marines, pour intégrer les travaux de recherche menés sur les halophytes[^1] par des collègues.

En 2011, les thématiques algues du LEBHAM ont rejoint le LEMAR, Laboratoire des Sciences de l’Environnement Marin, une unité mixte de recherche CNRS.

Thématiques de recherche

- Etude de Chondrus crispus

Dans mes recherches au laboratoire je me suis beaucoup intéressé aux algues rouges, d’une part à travers l’étude de Chondrus crispus, appelée Pioca en Bretagne. C’est une algue récoltée in situ[^1], qui fait l’objet d’une valorisation comme gélifiant dans l’agroalimentaire, la cosmétologie, etc. Cette algue est largement distribuée sur la côte ici. Cette espèce est très polymorphe et à l’époque, nous avons travaillé sur ces différentes formes : Nous avons pu démontrer à travers des publications que l’on pouvait relier la nature des composés carraghénanes dans cette algue avec des propriétés d’irridescence. L’irridescence, ce sont de petits reflets pétrolés, bleutés l’on observe chez certaines espèces.

- Etude de Solieria chordalis

Je me suis beaucoup consacré à l’étude de l’algue rouge Solieria chordalis, particulièrement sous l’angle de la biochimie, de la physiologie et de l’écophysiologie. Plus largement, je me suis intéressé à la présence de molécules d’intérêt qui ont donné lieu à plusieurs travaux de thèse au cours des 20 dernières années.

- Voie de biosynthèse des carraghénanes

Nous avons pu montrer l’intéret de ces espèces en terme de valorisation et également l’apport de connaissances sur les voies de biosynthèse des carraghanénes. Ces composés sont employés dans l’agroalimentaire comme additif. A l’heure actuelle, on ne peut pas, on ne sait pas synthétiser ces molécules, qui sont bien sûr naturelles. Il y a un grand intérêt pour ces composés en raison des problèmes liés à la gélatine animale, aux problèmes de prions notamment. Les carraghénanes sont des produits naturels, dérivés de végétaux marins, complètement acceptés dans l’alimentation et qui trouvent de nombreuses applications. Nous avons travaillé sur la connaissance et la compréhension de ces molécules.

- Partenariats avec les entreprises

A travers ces thématiques de valoriation des algues, j’ai été sollicité par des entreprises qui exploitaient les algues présentes sur nos côtes. J’ai fait un certain nombre de partenariats à l’époque, toujours sur la recherche de polymères avec des entreprises du Finistère. On peut citer par exemple la collaboration avec Mme Christine Bodeau-Bellion qui a créé les Laboratoires Sciences et Mer. Nous avons aussi travaillé avec d’autres entreprises de la région comme Agrimer.

A chaque fois il y avait une connexion avec la valorisation de ces algues. A l’heure actuelle, près de 80% de la production d’algues de Bretagne est localisée sur le Finistère. La filière algue, ressource et entreprises, est majoritairement représentée dans le Finistère. Bien entendu il était assez naturel en tant que scientifiques qui observent le milieu naturel, que nous développions certaines applications. Les algues sont une bioressource, une biomasse d’intérêt majeur pour l’agroalimentaire, la cosmétologie qui est un domaine en expansion, pour les biotechnologies marines, voire même pour le domaine médical à travers la recherche de nouvelles molécules utiles à l’Homme.

- Partenariat avec l’IRTMS at la Fédération Leucémie Espoir

Au cours des dernières années, nous avons développé un partenariat avec l’IRTMS (Institut de Recherche Translationnelle des Maladies du Sang) et la Fédération Leucémie Espoir en collaboration avec le Professeur Christian Berthou au CHU de Brest. Nous avons travaillé sur des molécules dérivées d’algues rouges qui pourraient être ajoutées aux principes actifs des médicaments pour permettre une meilleure tolérance pour le traitement des leucémies. Ce travail est encore en cours mais il semble très prometteur pour le traitement des leucémies lymphoïdes chroniques.

Quelques précisions sur les carraghénanes

Jacqueline Algane vous restitue ce qu’elle appris dans son chapitre “Carraghénanes, Phycocolloïdes et autres gros mots !”

Les carraghénanes sont des macromolécules, des polymères. En fait, on pourrait dire que ce sont des polysucres. Les carraghénanes sont constitués d’un sucre en particulier, le galactose (on peut faire un parallèle avec l’amidon qui est un polymère de glucose).

Ces polysaccharides (polygalactose) sont extraits de la paroi de l’algue. La paroi c’est l’enveloppe qui délimite la cellule de l’algue. On trouve les carraghénanes dans la paroi des algues rouges, principalement dans quelques familles d’algues dont certaines sont très présentes sur nos côtes.

Les applications sont nombreuses. Les carraghénanes ont des propriétés gélifiantes ou épaississantes. Il y a différents types de carraghénanes désignés avec des lettres grecques :

  • les carraghénanes kappa, gélifiant : ils forment un gel dur et cassant
  • les carraghénanes iota, gélifiant : ils forment des complexes avec les protéines du lait comme la caséine. Quand vous mangez des yaourts, vous avez le plaisir de creuser avec la cuillère dans un produit laitier qui est ferme grâce à ces carraghénanes.
  • les carraghenances lambda sont plutôt épaississants : ça va donner la texture et l’onctuosité d’une crème dessert.

Biomasse algale

Parmi les algues récoltées en Bretagne, il y a par exemple le Chondrus crispus pour lequel les valorisations sont relativement peu importantes en tonnage : environ 500 tonnes d’algues sèches récoltées sur le littoral breton (c’est à dire à peu près 2500 tonnes d’algues fraîches ramassées, les algues contiennent à peu près 80% d’eau). Les algues sèches sont traitées dans une usine en Normandie, près de Carentan.

En fait, il y a une origine locale qui est en Bretagne et qui représente un faible tonnage et des origines nouvelles qui correspondent bien à la mondialisation. Actuellement, l’essentiel des carraghénanes utilisés en agroalimentaire en tant qu’additif sous le code E407 provient d’Asie et sont extraits des algues Kappaphycus ou Eucheuma. Une autre partie provient d’Amérique du Sud, en particulier du Chili, et sont extraits des algues Iridea.

En Bretagne, Il y a à peu près 15 ou 20 ans on avait des tonnages beaucoup plus importants : ils étaient de l’ordre de 3000 tonnes d’algues sèches, c’est 6 fois moins maintenant. C’est finalement un problème d’intérêt des gens, d’une valeur suffisante pour la récolte. Actuellement la filière se redéveloppe, on incite les gens à ramasser des algues en Bretagne et à ramasser du Chondrus crispus. On est à peu près 1€40 du kilo sec de cette algue (2012). Il faut savoir que derrière il y a des utilisations, des usines et des entreprises de la cosmétologie qui sont prêtes à acheter la matière première.

Actuellement il y a une richesse sur nos côtes qui est insuffisamment valorisée : nous ne sommes pas du tout dans une surexploitation. On a une ressource qui est intéressante en terme de polymère. Les carraghénanes ont encore un avenir prometteur en Bretagne notamment, et plus généralement dans l’agro-alimentaire.

A suivre !

La suite de l’interview à suivre très bientôt !